Passant le concours de l'ENS LSH, je voudrais répondre à un certain nombre de choses quant à l'épreuve de littérature.
Pour vous remémorer les faits :
Mardi, l'épreuve de littérature porte, à la surprise générale, sur le poète Jacques Roubaud et son oeuvre
Quelque chose noir.
Quelque chose noir est un recueil de poèmes écrits en 1985 par Jacques Roubaud après le décès de sa femme Alix-Cléo, dans une tentative de pouvoir à nouveau écrire de la poésie, après 30 mois d'incapacité.
C'est un ensemble poétique extrêmement fort, et pour qui fait preuve d'un peu d'empathie, la lecture de ces poèmes peut se révéler une épreuve assez difficile. Il m'a été impossible de lire plus de trois sections à la suite (l'oeuvre en compte neuf).
Un colloque sur
QCN avait été organisé par Paris VII en décembre, car quasiment aucun article n'était paru, à part celui de Stéphane Bacquey utilisé pour le sujet.
A l'issue de cette journée de colloque, une table ronde avec l'auteur avait été organisée, et Jacques Roubaud avait exprimé son mécontentement face au choix du jury. Il considérait, à très juste titre d'ailleurs, qu'il avait écrit d'autres oeuvres poétiques, dont
31 au cube, ou
Signe d'appartenance . Que nenni, Normal Sup avait choisi l'oeuvre la plus intime, la plus personnelle, la plus difficile.
Il ne l'avait lui même pas relu depuis sa parution en 1986. Jacques Roubaud pensait surtout qu'il était néfaste de nous faire étudier avec un tel ouvrage, car la plupart des candidats n'avait pas été confronté avec ce genre d'expérience, le deuil, le chagrin.
Quant à ceux qui l'ont été, c'est encore pire.
La question que je pose est, pourquoi
Quelque chose noir a-t-il été publié? La publication faisait-elle partie du travail de deuil lui-même?
Toujours est-il que nombre de professeurs de grandes khâgnes parisiennes n'ont pas jugé bon, semble-t-il de l'étudier à fond, pensant qu'un auteur vivant et aussi complexe ne pourrait pas tomber, et que personne n'accepterait de le corriger.
Je dois dire mon malaise face à la possibilité
d'étudier Quelque chose noir. Je ne pense pas que ce soit une oeuvre étudiable, à moins de décider que l'on peut s'interroger sur l'expression littéraire de la douleur, du deuil, de l'indicible même? Voilà qui est spécialement malsain. En outre, un ouvrage d'une telle puissance ne peut décemment être reléguée au rang d'objet d'étude.
La Chartreuse de Parme, L'Esprit des Lois, La Place Royale ont acquis depuis longtemps une place de classiques littéraires (quoique
L'Esprit des Lois soit déjà plus original). Ce n'est pas le cas de
Quelque chose noir, de part sa nature même d'écriture de la douleur.
Ainsi donc, Roubaud est tombé à Normal Sup. Passée la surprise première, nous avons commencé à rédiger sur un sujet assez compliqué, mais qui indiquait assez clairement la marche à suivre.
Après 4h40 de labeur, alors que la troisième partie se terminait, que la conclusion avançait, un surveillant rentre dans la salle d'examen et demande aux 600 élèves présents d'évacuer la salle. Nous nous exécutons calmement et retrouvons nos amis et amies. Les 2000 candidats sont évacués hors du site d'examen, et nous attendons 2h30 dehors. La nouvelle d'une alerte à la bombe fait rapidement le tour.
Heureusement il faisait beau. Nous nous imaginons les moyens de remplacer l'épreuve. "Racontez l'événement dans le style de
Quelque chose noir" nous semble la meilleur solution. Finalement, après avoir avalé un demi-kébab, à la surprise général, il nous est annoncé que nous devons finir de composer. La décision de Lyon nous serait donné ultérieurement.
Le lendemain : "Nous vous remercions de votre calme pour hier. L'ENS et le Ministère ont discuté, et nous vous donnerons la réponse demain. Soyez là, c'est important."
Le soir même, un email de M.Théoleyre, responsable du service admission de l'école nous est envoyé :
"Aux candidats du concours d'entrée à l'ENS LSH et ENS de Cachan langue étrangère (anglais) :
Veuillez trouver ci-dessous le message de
Olivier Faron,
Directeur de l’ENS Lettres et sciences humaines,
Président du jury du concours d’entrée
à l’ENS LSH
"A la suite de l’incident qui a affecté un centre d'écrit lors de l'épreuve de composition française le mardi 22 avril, le président du jury a pris la décision d'annuler cette épreuve.
Tous les candidats doivent donc passer à nouveau cette épreuve le samedi 26 avril 2008, de 9 heures à 14 heures.""
Immédiatement, un mouvement s'organise. Un certain nombre d'élève refuse de repasser l'épreuve et demande l'annulation du report de l'épreuve.
Je vous livre une réaction sur un site :
http://concoursens.canalblog.com/
La pétition obtient en quelque jour la presque majorité absolue, pour ne pas avoir à se relever et aller à Arcueil samedi (pauvres choux! Ils ont trimé toute l'année mais n'étaient pas capables de se relever une fois de plus). Je pense que c'était surtout un acte de fainéantise qu'autre chose. Car si l'on interroge ceux qui veulent réellement passer le concours sérieusement, ou même ceux qui ont en eux-même un certain esprit de justice, on voit que l'autre grosse moitié (la vraie majorité) était tout à fait d'accord pour repasser l'épreuve.
Il faut en effet savoir que seuls 2000 des 2700 candidats étaient présents à Saint-Denis - les candidats des prépas d'Île-de-France - et que les autres passaient les écrits, qui à Lyon, qui à Rennes, Marseille, Toulouse ou Fort-de-France.
Ils ont donc passé leur concours dans des conditions différentes des notres : nous avons certes eu 10 minutes supplémentaires, mais une alerte à la bombe et une interruption de 2h30 qui, si elle a servi à remplir nos panses, nous a surtout coupé dans notre réflexion. Et reprendre après ça était d'une difficulté non négligeable.
Ce qui fut fait samedi. Arcueil n'est pas plus loin que La Plaine - Stade de France; et le sujet tombé sur Stendhal était vraiment donné. La seule chose que je regrette est que les surveillants - en particulier la matonne-chef - devaient être spécialement mal payés pour être aussi désagréable.
Moralité :
Voilà, nous avons pu explorer, de la sorte, les tréfonds de la bêtise humaine, et voir à quel point l'individu pouvait être retord lorsqu'il s'agissait de satisfaire son propre intérêt.
Il marque aussi les limites du système des prépas en France, qui, si elle permettent la formation des futurs cadres de la nation, expose surtout les élèves à un tel stress et le bloque dans un état de pensée si individualiste, que le candidat devient incapable de moralité, c'est à dire de se mettre à la place d'autrui.
En résulte des comportements aberrants, criminels, terroristes. Je dois dire qu'arrêter un candidat 20 minutes avant la fin d'une épreuve aussi difficile qu'une composition de littérature est soit le signe d'un manque complet de coeur, soit d'un sadisme latent - ou non.
A tous mes khâmarades khâgneux qui liront cet article, je souhaite un bon courage pour la version de lundi et les épreuves d'option de mardi - en particulier les historiens-géographes.
Courage! Bientôt les vacances...